Richard Vallée — Essais

 

La communication, source de l'efficacité politique

La politique est aujourd'hui le domaine le plus primitif des sociétés modernes. Très peu y a évolué dans les derniers siècles et en conséquence nos institutions font souvent obstacle aux autres domaines de la société. La communication est l'outil qui permet à des intelligences distinctes de joindre leurs puissances respectives. J'apporte dans cet essai l'argument qu'évoluer la communication dans la culture politique, autant les moyens que les règles, est l'évolution fondamentale pouvant permettre à ce domaine archaique de se mettre à niveau avec le reste de la société.

L'aspect politique des sociétés humaines, pourtant le plus ancien, est ancré dans une rigidité ascientifique nuisant à sa progression. La politique est l'un des aspects les plus primitifs de nos sociétés et progresse très lentement. Les connaissances professionnelles objectives, scientifiquement reconnues comme légitimes et pertinentes, y sont quasi inexistantes. Réunir toutes les connaissances scientifiquement valides du domaine politique ne ferait que quelques pages tout au plus. L'histoire est riche, mais les accomplissements sont minces. L'économie progresse à un rythme plus respectable, mais ses problèmes sont très similaires au politique; ils suscitent toutefois plus de sérieux et de créativité en raison de l'importance qui leur est accordée.

Cette rigidité est normale, les aspects politiques ont la plus large portée dans toute société, impliquant tous les citoyens dans tous les aspects de leurs vies. Le problème classique du politique est la masse, lorsqu'elle dépasse un nombre critique. Gérer les relations politiques de quelques individus est déjà suffisamment complexe, le nombre de variables à l'échelle d'une population humaine anéantit tous les modèles que les politologues puissent créer. L'expérience personnelle et le savoir d'un seul individu, aussi bien argumentés soient-ils, ne peuvent saisir la complexité d'une société humaine et n'en abordent qu'une infime fraction subjective. Lorsqu'il faut tenir compte de populations entières, les difficultés dépassent les capacités individuelles de compréhension. La recherche politique essaie d'établir des théories fondamentales sans comprendre ce qu'elle étudie. On approxime, on oublie, on estime, on réduit, on simplifie, on prend pour acquis, on théorise des fondements nécessaires, mais on ne comprend pas le fonctionnement d'une société humaine. En essayant de simplifier les données avant de les comprendre, on ne simplifie pas le débat, on le change. Il est naturel de procéder ainsi mais les conclusions individuelles négligent généralement ce fait et agissent comme si une démonstration limitée permettait une conclusion générale.

La base de toute relation politique est la communication, elle en est l'action fondamentale. L'implication d'un individu dans les enjeux politiques et ses interactions avec les institutions politiques impliquent toujours une communication quelconque, même si l'on désire abstraire le comportement du gouvernement à des mécanismes aveugles. Toute relation politique est une communication sur le statut, les enjeux, les responsabilités ou les droits des individus impliqués. La prise de décision personnelle, sur son statut dans la société, est une décision politique directe. Par conséquent, meilleure est la communication, meilleure est la relation politique. Les malentendus, l'information incomplète et les impasses argumentatives sont parmi les conflits les plus importants et habituels des relations politiques; ils sont tous liés à l'action de communication. Les impasses politiques sont rarement sur les besoins des individus ou des difficultés techniques puisque les humains partagent la majorité des aspects de leur vie. Ces aspects les plus importants sont d'ailleurs les principaux objets du gouvernement: la sécurité, la justice, l'éducation, la santé, la liberté, l'économie. Fondamentalement, les besoins individuels sont pratiquement identiques, presque totalement lorsqu'il s'agit des champs d'action gouvernementale. C'est lors de l'expression de ces besoins, particulièrement la synthèse des opinions d'une population entière, que les difficultés politiques se situent essentiellement. L'usage de la communication peut servir le développement de solutions efficaces et stimuler l'action politique, ou il peut servir une compétition d'intérêts au contenu similaire mais au contenant différent.

La rhétorique n'accomplit rien de bénéfique au politique. Elle y est pourtant le mode de communication le plus courant. La communication y sert à convaincre et tromper plutôt que créer. Elle est volontairement limitée, censurée, cachée ou supprimée pour de simples objectifs impertinents. La compétition inhérente au système politique est futile dans l'accomplissement d'un gouvernement responsable et efficace si les critères ne sont pas explicitement positifs et pertinents. La compétition politique repose traditionnellement sur des critères insignifiants de rhétorique et de marketing, sans aucune pertinence au travail effectué par les politiciens une fois élus. Elle favorise les ambitions individuelles et, sous certaines conditions, permet de masquer la réalité par de simples illusions, sans avantage quelconque pour l'efficacité politique. L'incompétence et le mensonge sont facilement déguisables grâce au secret, pourtant ses seules conséquences. Le déroulement privé de nombreuses activités politiques et la limitation de la communication informée ne servent aucun avantage quelconque à la démocratie; elle n'offre que protection aux maillons faibles. La communication doit y être parfaite pour tous les interlocuteurs, en raison de l'importance des enjeux débattus par les pouvoirs publics. Le langage est insuffisant, si non accompagné de l'information complète, lorsque des enjeux de large portée sont discutés. Puisque les connaissances de chaque individu sont limitées par les capacités biologiques, l'information doit pouvoir provenir d'une source externe fiable, apte à complémenter les faiblesses du langage et de la mémoire. Pour bien communiquer une idée, les enjeux qui la concernent doivent être compris, sans quoi une décision rationnelle ne peut être prise.

Si la communication distingue l'animal du végétal, la bonne communication sépare l'humain de l'animal. L'humain, hors du contexte communicatif de la société, est d'ailleurs un animal sauvage. La bonne communication assure simplement sa rationalité, parce qu'un individu seul ne connaît pas assez dans tous les sujets pour prendre des décisions rationnelles sur tous les aspects politiques d'une société. Les enjeux politiques sont rarement complexes, ils exigent simplement des conditions particulières pour parvenir à des solutions efficaces. La démocratie exige la rationalité, qui n'est pas explicitement assurée. Naturellement, la communication est limitée dans le contexte politique en raison de la taille d'une société. à l'échelle d'une nation, les communications directes ne sont qu'un bruit chaotique et les communications indirectes sont diluées dans une masse incompréhensible de besoins, demandes, exigences et opinions. Dans les démocraties modernes, le gouvernement ne sait pas ce que la population veut et celle-ci n'a aucun moyen de lui communiquer; la discussion est pratiquement nulle entre les deux entités. L'un des rôles des partis politiques est de traduire ces besoins; rôle qu'ils exercent avec des résultats peu convaincants. Une difficulté classique de la communication à cette échelle est d'établir une opinion dominante qui représente fidèlement celle de la population concernée. Pourtant il existe plusieurs opinions dominantes sur tous les sujets et rarement une qui fasse l'unanimité. L'accès à l'information des citoyens est également limité à une version statique d'une fraction du savoir réel, qui est souvent censuré pour des justifications peu convaincantes ou une absence de moyens techniques.

Le rôle du citoyen exige une information particulièrement importante, volumineuse et une discussion qui ne sont pas satisfaites actuellement. Le savoir, dans les livres, journaux, reportages, Internet et autres documents d'information, est statique. Le savoir, pourtant, est dynamique, voire organique, et la version statique qui est enregistrée dans les écrits ou les images n'en est qu'une fraction infime. Le savoir est un travail collectif, évolutif. L'intelligence individuelle y contribue et en retire les outils pour y contribuer efficacement. Les idées se propagent au travers de la population en créant de nouvelles façons de faire, qui n'ont aucun sens hors du contexte de la société. La connaissance n'a d'utilité que lorsqu'elle est suffisamment communiquée pour générer de nouvelles idées. Elle doit être communiquée intégralement, dans toute sa complexité, ses nuances et sa richesse. La communication doit rejoindre tous les individus d'une société et être soutenue par l'accès permanent au savoir. Ceci exige des outils d'information uniquement accessibles à une société technologiquement avancée. Les difficultés techniques sont considérables, mais amplement à la portée de la technologie moderne pour la première fois de l'histoire.

La technologie a atteint la capacité de rendre plus efficaces les communications, et de fait la politique. Chaque individu peut avoir accès à la totalité du savoir humain, des politiques publiques à la science et l'économie, ainsi qu'à des outils permettant de communiquer ouvertement, librement et rationnellement. La communication a de nombreux obstacles qui peuvent toutefois tous être éliminés par la technologie. Il s'agit simplement de rendre insignifiants les inconvénients physiques par des moyens pratiques. Le savoir pratique dans les technologies clefs est actuellement capable de telles prouesses.

Au niveau des critères de la communication complète, il est essentiel de respecter ces objectifs

  1. Que tous les citoyens puissent communiquer à tout autre citoyen, à tout moment, de tout emplacement et en toute liberté. Les moyens de communication ont toujours été unidirectionnels et statiques, l'avenir est aux moyens de communication multidirectionnels dynamiques.
  2. Que la voix des citoyens, s'ils désirent l'exprimer, soit entendue et considérée comme l'opinion de la population. Il sera nécessaire pour ceci de développer des outils pouvant comprendre et synthétiser les nombreuses opinions d'une population et en présenter une image compréhensible.
  3. La digitalisation du savoir et son accès en permanence peut assurer l'information parfaite, assurant des citoyens, entrepreneurs, consommateurs, employés, professeurs et étudiants toujours autonomes de trouver l'information qu'ils ont besoin et ainsi de faire des choix rationnels en toute situation. La totalité du savoir peut maintenant être digitalisé et permettrait de toutes nouvelles approches en éducation, délibération, jugement et autres aspects politiques.
  4. L'ouverture totale de tout ce qui implique un tel système doit fondamentalement et indiscutablement être respectée dans sa totalité, de la moindre de ses décisions, au moindre montant dépensé et jusqu'aux technologies et mécanismes qui le composent.

La majorité du travail est fait, il ne s'agit que de donner forme à l'idée. L'objectif est simplement d'assurer les communications servant le plus efficacement les besoins politiques d'une société. Les réseaux de communication sont déjà établis par le biais d'Internet et les outils logiciels peuvent fonctionner en mode distribué, exploitant l'ensemble des ordinateurs disponibles dans la société, réduisant les coûts matériels. Ceci donnerait l'avantage d'un superordinateur dynamique, augmentant continuellement en puissance, et apte à procurer à la société le plus puissant ordinateur jamais créé. La richesse de l'information qui y circulerait serait propice à faire affluer le développement des industries technologiques. Les avantages économiques à eux seuls justifient l'opération.

La démocratie a un prix. ça peut être un dysfonctionnement créé par l'interaction de millions d'individus et idées, ou l'effort individuel d'assumer les droits et responsabilités de citoyen couplé à l'effort collectif de communiquer rationnellement et efficacement. Il a toujours été difficile d'impliquer la population dans les processus démocratiques en raison des obstacles impliqués. Ces obstacles sont dorénavant surmontables par la technologie, qui fournirait les moyens pour réaliser une démocratie où tous sont entendus et où les citoyens sont pleinement informés des enjeux qui les concernent. La démocratie peut désormais inclure les citoyens, en leur offrant les outils pour s'exprimer et s'informer, ainsi aptes à prendre des décisions rationnelles sur tout enjeu politique. Le travail des politiciens est à toutes fins pratiques inutile s'il ne s'intègre pas dans le travail politique de la société. Ce n'est pas pour des raisons naturelles que les politiciens sont les individus les plus détestés dans les sociétés modernes, ce sont les résultats qui parlent pour eux. Depuis les débuts de la notion de gouvernement, les résultats ont été sensiblement les mêmes en raison des pratiques initiales qui perdurent toujours. Le gouvernement est toutefois une création humaine et ne présente aucune inévitabilité dont les leaders ne soient directement responsables.

L'accomplissement de communications interactives rendrait possible un nouveau système de démocratie : la représentation directe. Dans la démocratie directe, l'opinion de la population n'est qu'un bruit chaotique et désorganisé. Dans la démocratie représentative, elle est diluée et la communication entre les citoyens et le gouvernement, qui n'a pourtant pour raison d'être que de servir la population, est pratiquement nulle, limitée trop souvent à quelques échanges consanguins. La représentation directe conjugue les forces de chaque système en complémentant les faiblesses par des moyens technologiques de communication. Un citoyen peut exprimer son opinion individuelle et rationnelle sans devoir la diluer ou l'adapter, il suffit de développer les moyens pour la comprendre, dans toutes les subtilités de la communication, l'agréger sur l'ensemble de la population et informer parfaitement sur les enjeux politiques. Ces enjeux sont rarement complexes, l'information pertinente suffit à former une opinion rationnelle.